Date de publication
28 septembre 2026
modifié le

"Ce que la Fête de la science fait à nos idées reçues"

Ne serait-ce pas plus simple si tout le monde parlait la même langue ? À l’occasion de la Fête de la science 2026, Maria Angelica Garcia Hernandez, chercheuse en langues et civilisations hispaniques à Rennes 2, témoigne de son expérience de médiation scientifique autour de la diversité linguistique et de la disparition des langues minorées. 

Maria Angelica Garcia Hernandez
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Maria Angelica Garcia Hernandez. Crédit : S. Boyer/Service communication

Cet article a été écrit par Maria Angelica Garcia Hernandez, attachée temporaire d'enseignement et de recherche (ATER) en langues et civilisations hispaniques à Rennes 2 et membre de l'Équipe de Recherche Interlangue : Mémoires, Identités, Territoires (ERIMIT). Native du peuple Ñuu Savi (Mixtèque, Mexique), elle étudie les langues autochtones comme vecteurs de mémoire sociale et de perception socioculturelle, à l'articulation de l'anthropologie linguistique et des humanités numériques : analyse de terrain, documentation, archivage et restitution de corpus oraux.

Une dame s'arrête devant mon stand. Elle écoute quelques mots de mixtèque — une langue originaire de Oaxaca, au Mexique, et que j'étudie aujourd'hui comme chercheuse à l'Université Rennes 2. Puis elle me dit, avec une bienveillance sincère : « Mais au fond, ne serait-ce pas plus simple si tout le monde parlait la même langue ? L'anglais, par exemple ? » Nous discutons. Vingt minutes plus tard, elle repart et me dit : « Je comprends maintenant votre point de vue», en faisant référence à mes arguments pour défendre la diversité de manières de parler. 

Cette conversation, je l'ai eue des dizaines de fois depuis 2022, chaque année au Village des sciences de Rennes. Elle m'a autant appris que mes années de terrain, non seulement sur les langues, mais sur la façon dont nous pensons la diversité, la perte, et ce que nous nous autorisons à laisser disparaître.

« C'est triste, mais c'est comme ça »

La phrase revient souvent au stand, sous des formes diverses, « c'est le progrès », « il faut bien s'adapter », mais avec la même idée de fond : la disparition des langues est un phénomène naturel, presque biologique.

Quand je demande à des collégiens combien de langues existent dans le monde, les réponses fusent : vingt, cent, deux cents. La réponse réelle, plus de 7000, provoque quasiment à chaque fois une surprise sincère. Et quand je pose la même question sur la France, les réponses oscillent entre trois et quatre. Pourtant, le ministère de la Culture recense pas moins de 75 « langues de France », des langues régionales aux langues issues de l'immigration, en passant par la langue des signes française. La diversité linguistique n'est pas ailleurs : elle est aussi largement invisible, à côté de nous.

On compare souvent les langues qui disparaissent aux espèces qui s'éteignent, comme s'il s'agissait d'un processus sans coupable. Mais les espèces ne disparaissent pas par sélection naturelle : elles disparaissent par l'activité humaine. Les langues, de même, ne meurent pas d'elles-mêmes, mais elles sont souvent abandonnées sous contrainte : politiques d'assimilation scolaire, discrimination des locutrices et locuteurs, absence de reconnaissance institutionnelle. Ce ne sont pas des morts naturelles. Ce sont, le plus souvent, des morts organisées.

Ces représentations ont des effets réels sur les personnes. C'est un collègue de Rennes 2, le sociolinguiste Philippe Blanchet, qui a forgé le concept de glottophobie pour désigner les discriminations fondées sur la langue ou l'accent, à l'école, au travail, dans l'accès aux soins. Le mot est entré au dictionnaire Robert en 2023 : preuve que le phénomène est assez répandu pour avoir besoin d'un nom. Quand on dit à un enfant que sa langue « ne sert à rien », c'est de la glottophobie. Et c'est aussi, à une autre échelle, ce qui contribue à l'abandon de centaines de langues.

Une langue sous pression, pas une langue mourante

Le mixtèque — ou sa’in savi, « la langue de la pluie » — en est un exemple précis. Elle est parlée par environ 500 000 personnes dans l'État de Oaxaca et dans la diaspora mexicaine et états-unienne. Elle compte des dizaines de variétés, reflets de différentes façons de vivre, de penser, de se distinguer des autres. Sa situation est fragile pour plusieurs raisons : les jeunes générations migrent, l'espagnol domine l'école et le travail, entre autres. Mais ses locutrices et locuteurs sont vivants, actifs, et leurs pratiques linguistiques restent d'une grande richesse. Ce n'est pas une langue « en train de mourir ». C'est une langue sous pression.

Des posts-it avec des mots manuscrits dans des langues différentes
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Sur le stand de Maria Angelica Garcia Hernandez à la Fête de la science. 

Ce qui disparaît avec elle n'est pas qu'un système grammatical. En sa’in savi, on dit deux fois le mot « main » — nta'a-nta'a — pour symboliser l'union de deux personnes. Cette image ne se traduit pas : elle porte toute une façon de penser le lien humain à travers le corps et le geste. Quand une langue cesse d'être transmise, c'est une archive vivante de l'expérience humaine qui s'éteint, et cette archive, contrairement à une bibliothèque, ne se reconstruit pas. L'écrivain amérindien N. Scott Momaday l'a résumé avec l'urgence qui s'impose : « un chant ou un récit n'est jamais qu'à une génération de l'oubli » (L'homme fait de mots, traduit par Danièle Laruelle, Éditions du Rocher, 1998, p. 39). Cette génération, c'est souvent celle qui grandit aujourd'hui.

Rendre visible ce qui ne l'était pas

Nous sommes au cœur de la Décennie internationale des langues autochtones proclamée par l'UNESCO (2022-2032), qui appelle explicitement à sensibiliser le grand public. C'est ce que je tente, à mon échelle, chaque année à la Fête de la science : non pas distribuer des chiffres alarmants, mais provoquer une rencontre. Faire entendre une langue qu'on n'a jamais entendue à Rennes. Laisser le temps à une conversation de s'installer.

Être à la fois chercheuse spécialiste du mixtèque et locutrice native de cette langue n'est pas une anecdote biographique : c'est une posture qui me permet de tenir ensemble le regard analytique et l'expérience vécue, et de les mettre toutes deux au service du dialogue avec le public qui passe par mon stand. 

C’est un espace où de nombreuses personnes qui s’arrêtent découvrent parfois, souvent avec étonnement, leurs propres préjugées envers les langues et les effets de ceux-ci sur les locutrices et locuteurs de langues minorées, dévalorisées. Certains se remémorent les souvenirs partagés par un grand-parent breton ou basque sur les humiliations et punitions subies à l’école pour l’empêcher de parler sa langue et l’obliger à apprendre le français. Des souvenirs enfuis, de thèmes linguistiques qu’on pense révolus. 

Mais cet espace annuel n'est pas seulement pédagogique : il est aussi, à sa mesure, un espace engagé. Donner à une langue autochtone une place — un stand, un micro, un public — c'est lui accorder une visibilité et une légitimité qu'elle obtient difficilement ailleurs dans l'espace public français. Chaque conversation au stand est donc aussi, discrètement, un acte de reconnaissance : celle d'une communauté et de ses locutrices et locuteurs, trop souvent absents des lieux où l'on parle d'eux.

Je ne sais pas si la dame qui s'est arrêtée devant moi, mentionnée en ouverture, a changé d'avis durablement. Mais pendant vingt minutes, une langue qu'elle n'avait jamais entendue a existé pour elle, avec sa complexité et ses locutrices et locuteurs. C'est peut-être cela, la Fête de la science : rendre visible ce qui ne l'était pas. Et c'est aussi, à sa manière, un acte scientifique.

Venir voir, venir goûter les mots

Cette année, le stand "Saveurs migrantes, mots voyageurs" propose justement de vivre cette rencontre par l'entrée la plus accessible qui soit : celle de l'assiette. Chocolat, tomate, avocat, mezcal, cacao, autant de mots que nous prononçons chaque jour sans savoir qu'ils viennent du nahuatl ou d'autres langues autochtones méso-américaines, et qui ont traversé des océans avant d'entrer dans nos cuisines. Il propose une manière de repartir non pas avec des chiffres à retenir, mais avec une expérience : avoir entendu, prononcé, associé un mot à une langue et à une histoire de contact entre peuples. C'est cette gratuité de la découverte, sans autre pré-requis que la curiosité, qui fait de la Fête de la science un espace unique : un lieu où la recherche descend de son vocabulaire spécialisé pour se donner à toucher, à goûter, à questionner. 

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